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Visite de Pripyat à travers les yeux de ses anciens habitants

Pour poursuivre ma série d’articles sur le thème de l’urbex à Pripiat, je vous propose une visite de Pripyat à travers les yeux de ses anciens habitants. Grâce à leurs témoignages, vous pourrez découvrir comment ils ont vécu la catastrophe de Tchernobyl, ce qu’ils faisaient lorsque le réacteur numéro 4 a explosé et comment ils vivent aujourd’hui.

Après vous avoir présenté les commerces de Pripyat avant et après l’accident nucléaire, je voulais vous parler un peu de l’humain. Vous allez voir, certains témoignages sont étonnants et l’angoisse qu’ils vivent aujourd’hui n’est pas forcement celle à laquelle nous aurions pensé en premier.

Visite de Pripyat avec Alexander Petrovich Zabirchenko

Alexander Petrovich Zabirchenko – Photo : Lynn Hilton

Le premier témoignage que je vous propose de découvrir, c’est celui d’Alexander Petrovich Zabirchenko. Il travaillait à la centrale comme chef du département électrique de Tchernobyl. Ainsi, comme de nombreux travailleurs de Tchernobyl qui sont retournés sur place pour décontaminer la zone, Alexander Petrovich Zabirchenko a été décoré de la médaille de « héro de l’Union Soviétique ». Malheureusement, tous n’ont pas eu sa chance et survécu aux radiations.

« Ces hommes étaient des héros. Chacun d’entre eux. Ils sont morts pour éviter que la catastrophe ne soit encore plus importante. Ils ont sauvé non seulement l’Ukraine, la Russie ou l’Union soviétique, mais aussi toute l’Europe « .

Alexander Petrovich Zabirchenko est revenu sur place en 2016, en compagnie de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui vivent aujourd’hui dans la ville ukrainienne de Slavutych. Ensemble ils se sont remémorés les souvenirs et les rêves qu’ils avaient laissés à Pripyat, la ville fantôme qui était autrefois leur maison. L’histoire de Pripyat et Slavutych est intimement liée. Pripyat est l’ancienne métropole soviétique construite pour les travailleurs de Tchernobyl tandis que Slavutych, est un phénix urbain issu des cendres de la catastrophe pour accueillir les anciens habitants de Pripyat.

Visite de Pripyat avec Pasha Kondratiev

Passons au témoignage de Pasha Kondratiev. Chaque matin, l’homme de 62 ans prend le train depuis la ville de Slavutych pour aller travailler à la centrale de Tchernobyl. Cinquante minutes de transport passées en compagnie de ses collègues. Tous sont soumis quotidiennement à des contrôles de radiation avant de rentrer chez eux vers 16h30.

Pasha Kondratiev a commencé à travailler à l’usine il y a 33 ans. Son travail : surveiller et entretenir l’équipement de mesure de rayonnement. Le jour de l’accident, lui, sa femme Natasha et ses filles Tatiana, 12 ans, et Marina, 10 ans, se sont dirigés sur un pont surplombant la rivière alimentant l’étang de refroidissement de la centrale nucléaire afin mieux voir ce qu’il se passait. Ce site a ensuite été appelé « le pont de la mort », en raison des niveaux de rayonnement à cet endroit.

« Je pouvais voir les ruines du réacteur. Il a été complètement détruit et il y avait un nuage de fumée qui s’en dégageait. Personne ne nous a donné aucune information, mais nous savions que c’était sérieux. Nous savions que c’était quelque chose de terrifiant. Le lendemain, lorsque l’évacuation a été annoncée, Natasha a attrapé les filles et a traversé la ville pour prendre un train afin de se rendre chez ses parents qui vivaient à Smolensk, en Russie. », explique Pasha Kondratiev.

Visite de Pripyat avec Natasha Kondratiev

« Au début, je pensais que nous allions revenir. Mais une fois dans le train, nous avons entendu des femmes qui expliquaient comment leurs maris avaient été brûlés par les radiations ; je me suis alors inquiétée. Mon cœur battait si vite. À l’époque, nous n’avions pas de téléphones portables. De plus, je n’avais aucune idée de ce qui allait arriver à mon mari », explique Natasha Kondratiev.

Deux ans après la catastrophe, une de leurs filles, Tatiana, devint asthmatique. Quand elle s’est effondrée dans la rue à Slavutych, âgée seulement de 19 ans, l’ambulance n’a pas réussi à arriver à temps pour la sauver. « Qui sait si Tchernobyl lui a causé de l’asthme. Tout ce que nous savons, c’est qu’avant l’accident, elle était en bonne santé. Elle a été exposée aux rayonnements à l’âge de 12 ans, ce qui constitue un âge critique pour le développement d’un enfant. »

« Dès le premier jour où nous sommes arrivé à Pripyat, je n’ai jamais voulu repartir. C’était le paradis. Partout, il y avait des roses et des arbres fruitiers, on pouvait pêcher dans la rivière et ramasser les champignons dans la forêt. Il semblait que l’endroit avait été créé spécialement pour nous. Nous sommes retournés à Pripyat il y a quelques années ; c’était très triste pour nous. Nous sommes allés dans notre ancien appartement et avons retrouvé tout ce que nous avions laissé en 1986. »

Visite de Pripyat avec Marina Uldasheva

La deuxième fille de Pasha et Natasha Kondratiev a aujourd’hui 39 ans. Elle se souvient qu’avant la catastrophe, sa mère lui avait acheté un imperméable rouge. Ce qui l’a marqué, c’est qu’après avoir été évacuée, cet imperméable rouge avait été brûlé devant elle, car jugé radioactif.

Marina Uldasheva – Photo : Lynn Hilton

« J’adorais ce manteau. C’était tellement à la mode. Mais tous nos vêtements nous ont été retirés et même nos longs cheveux ont été coupés comme ceux d’un garçon. Ils ont dit que c’était aussi radioactif. En échange, on nous a donné un costume d’homme bleu et des pantoufles. »

« Je n’ai aucun lien fort avec Pripyat. J’étais trop jeune pour m’en souvenir. Contrairement à mes parents, je n’arrive pas à faire la comparaison avec la vie à Slavutych ; c’est ma maison et je resterai ici. »

Visite de Pripyat avec Nikolai Syomin

Dans le district russe de Slavutych, Nikolai Syomin, 59 ans, épingle ses médailles de « héros de l’Union soviétique » sur son costume. Nikolai Syomin est diplômé de l’école technique de Leningrad. Employé comme réparateur à Tchernobyl, le soir du 25 avril 1986, il fêtait ses 30 ans dans son appartement de Pripyat.

Nikolai Syomin – Photo : Lynn Hilton

« C’était une soirée chaude et nous avons laissé toutes les fenêtres ouvertes. Nous avons vu une sorte de fumée dans le ciel, mais nous n’y avons pas fait plus attention que ça. Notre appartement était au centre de Pripyat. Nous avons découvert plus tard ce qu’il se passait, quand le vent a apporté la poussière radioactive et transformé la zone en l’une des zones les plus contaminées de la ville. »

Le lendemain, il a téléphoné à la centrale nucléaire. « Je voulais aller à la centrale mais on m’a dit que je n’était pas autorisé à y aller. Le lendemain, ils ont annoncé que Pripyat était évacué. »

En tant que « travailleur essentiel » désigné, Nikolai Syomin a été informé qu’il devait rester et aider pour l’opération de nettoyage. Sa femme Natalya, âgée de 60 ans, qui a travaillé comme infirmière dans le complexe sportif de Pripyat est donc partie seule avec un petit sac et son fils Anton âgé de 3 ans.

Visite de Pripyat avec Natalya Syomin

« Dans les heures qui ont suivi l’accident, tout le monde a reçu une forte dose de rayonnement. L’endroit où nous vivions était parmi les pires zones contaminées. Par conséquent, la forêt autour a été rasée. Quand nous sommes partis, nous ne nous sommes pas rendus compte que ce serait pour de bon. Quelques mois plus tard, nous avons réalisé que rien ne serait plus jamais comme avant. » explique Natalya Syomin.

« Slavutych a le même « esprit » que la ville que nous avons quitté, mais ça ne sera toujours que notre deuxième maison » explique Natalya Syomin. « Pripyat est la ville où nous avons laissé nos souvenirs. De plus, notre fils est né là-bas. Tout ce qu’il nous reste là-bas, ce sont nos souvenirs. Il était mentalement difficile de revenir en arrière, très douloureux, alors nous avons renoncé. »

« La dernière fois que nous sommes allés à Pripiat, nous avons vu que tout était envahi par la végétation. Il est de plus en plus compliqué de conserver ces souvenirs. Tous les 26 avril, nous rencontrons des amis et des voisins de Pripyat. Cependant, nous ne pouvons pas revenir en arrière, alors nous devons aller de l’avant. »

Visite de Pripyat avec Sergei Matolievich Shedrakov et Alexandra Ivanovna

Sergei Matolievich Shedrakov, 59 ans, et sa femme Alexandra Ivanovna, 60 ans, ont été évacués de Pripyat avec leurs deux enfants ; leur fille Katya âgée de 5 ans et leur fils Pavel, âgé de 16 mois.

Sergei Matolievich Shedrakov et Alexandra Ivanovna – Photo : Lynn Hilton

« Il n’y avait pas de panique, mais en regardant en arrière, c’était terrifiant », explique Alexandra, qui travaillait dans l’un des bureaux de poste de Pripyat. « Les gens vivaient avec la centrale, ils travaillaient là-bas. Effectivement, nous n’avons même pas pensé aux radiations sur le coup. Pripyat me manque beaucoup. C’était une ville charmante, la vie y était douce, un peu comme à Slavutych aujourd’hui. »

Visite de Pripyat avec Lydia Petrovna Malesheva

Lydia Petrovna Malesheva, se rappelle son enthousiasme lorsqu’elle a appris la construction de la ville de Slavutych à l’automne de 1986. « On nous a dit qu’une nouvelle ville serait construite pour nous, les gens qui avaient tout perdu à Pripyat. Nous étions tellement enthousiasmés que nous sommes restés debout toute la nuit pour en parler. »

« Le premier d’entre nous a déménagé à Slavutych en août 1988. Ceux qui avaient travaillé à l’usine de Tchernobyl après l’accident, comme mon défunt mari, ont eu le choix entre des appartements ou des petites maisons. Nous avons choisi une maison. Slavutych est charmante et c’était la meilleure des solutions dans ces circonstances ; mais ce n’est pas Pripyat. Effectivement, Pripyat me manque beaucoup. En fait, c’est parfois trop pénible de penser à cela. »

Par ailleurs, elle ajoute : « Nous y sommes retournés pour le 20e anniversaire de la catastrophe. Beaucoup de personnes étaient présentes. C’était comme si la ville était à nouveau habitée, mais bien sûr, ça n’était pas le cas. »

Conclusion

Ainsi une fois par an, vers Pâques, certains anciens résidents de la zone d’exclusion autour de Tchernobyl effectuent un pèlerinage de quelques heures. Juste assez longtemps pour visiter les tombes de leurs familles. Pripiat, construite en 1970, était saluée comme étant un triomphe de l’urbanisme soviétique. Les magasins Pripyat étaient mieux approvisionnés que partout ailleurs en Union Soviétique. Son hôpital et ses cliniques étaient entièrement équipés, le Palais de la Culture abritait un théâtre, il y avait des salles de sport et une piscine olympique. Au moment de l’accident, les résidents étaient enthousiasmés par l’inauguration imminente, le 1er Mai, d’un parc d’attractions avec une grande roue, des balançoires et des auto-tamponneuses aux couleurs vives.

Aujourd’hui, Pripyat est une ville fantôme. En définitive, la grande roue, qui n’a jamais tourné, est devenue un symbole durable de la catastrophe. Les niveaux de rayonnement oscillent autour de 62,3 microroentgens par heure (0,62 microsieverts). Par exemple, c’est un peu plus du double du rayonnement de fond normal en France et un peu moins qu’un portique sous lequel on passerait trois fois à l’aéroport.

Finalement, toutes ces personnes ont des parents et des amis qui sont morts de cancers liés à la catastrophe. Cependant, aucun d’eux a peur du danger persistant de la contamination radioactive.

Pour eux, le plus inquiétant, c’est la menace du chômage. En effet, beaucoup craignent que l’achèvement du nouveau « sarcophage » du réacteur numéro 4, financé par l’Union Européenne, n’entraîne la suppression de nombreux postes ; dans une ville toujours étrangement dépendante de la centrale. Ainsi, le défi auquel est confronté Slavutych aujourd’hui est de savoir comment éviter un désastre économique.

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